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Paradoxalement, si les groupes corses n'ont jamais été si nombreux, si le succès de certains dépasse largement la Corse, jamais la polyphonie traditionnelle corse n'a été plus fragile, menacée. D'autant que s'est instaurée une confusion entre ce qu'on appelle de façon un peu fourre-tout polyphonies corses et cantu in paghjella. Confusion faite y compris par les Corses, note Michèle Guelfucci, vice-présidente du Centre des musiques traditionnelles de Corse. « Des mutations récentes, telle que l'ouverture au tourisme et la commercialisation de la culture corse, ont amené la communauté insulaire à partager des visions équivoques ou péjoratives du cantu in paghjella : marchandisation d'une culture qui, considérée comme exotique, se retrouve mise en spectacle et muséifiée et dépréciation d'une culture ressentie comme figée et archaïque ».
Nous serions donc de plus en plus enclins à considérer, même de façon inconsciente, que notre culture musicale n'est viable, voire vivable, qu'au travers de concerts sur scène, avec sono, jeux de lumières. Cependant que trois hommes chantant au milieu du public, sans distance ni artifice, lors d'une foire ou d'une veillée, nous paraîtrait le comble d'une ploucasserie passéiste qui va bien cinq minutes pour amuser le touriste mais pas plus ! Et quoi ? Il faut vivre son temps ! Précisément. Nous écoutons plus de CD que nous ne nous déplaçons pour entendre chanter en live. Et lorsque nous le faisons, c'est selon les codes occidentaux du concert : sagement assis à distance d'interprètes auxquels on ne s'identifie pas vraiment ; eux ont un savoir, un talent. C'est pour ça qu'ils sont sur scène alors que nous on chante dans nos salles de bain ou lorsque les artistes nous font reprendre un refrain. De plus « Ajaccio et Bastia abritent la moitié de la population de l'île et 80% des moins de 40 ans, et les occasions d'entendre et de transmettre se sont raréfiées », les veillées ayant été remplacées par les soirées pizza-Star Ac'. Enfin, la politique de l'État, puis de la CTC depuis 1991 ont privilégié la conservation, avec la phonothèque du Musée de la Corse plutôt que la sauvegarde par la création de lieux de formation. Et « le peu de traces matérielles de mémoires conservées à la phonothèque sont difficilement accessibles car le code de propriété intellectuelle interdit leur reproduction sonore et leur communication au public sans autorisation préalable des interprètes, collecteurs et informateurs durant 50 ans et 70 ans pour les auteurs ».
Mal barrée, la perpétuation du cantu in paghjella ? En 2005, l'Assemblée de Corse sur proposition de Petru Guelfucci et Jean-Paul Poletti a demandé à l'État qu'il soit inscrit sur la liste des chefs-d'oeuvre du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Et la demande de ce même État, l'association Cantu in paghjella a dressé l'inventaire de ce qui est « encore vivant », et elle déposera d'ici mi-octobre un dossier de candidature pour son inscription sur la liste de sauvegarde d'urgence dans le cadre de la convention de l'Unesco. Auparavant, elle entend le présenter à l'Assemblée de Corse et à la société civile, notamment le CESC (conseil économique, social et culturel). Question de cohérence, de cohésion, d'adhésion la plus large. On ne sauve pas un patrimoine si ceux qu'il concerne ne se sentent pas ou plus concernés. L'exemple de la place Jemaa El Fna à Marrakech le démontre : quoique proclamée dès 2001 patrimoine oral et immatériel de l'humanité, elle n'en connaît pas moins la désaffection de ses conteurs et un intérêt moindre de son public naturel et encourt le risque d'être fossilisée et de ne plus intéresser que les anthropologues ou historiens. Le contraire d'un patrimoine vivant et réinvesti.
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